Affichage des articles dont le libellé est littérature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est littérature. Afficher tous les articles

lundi 7 juin 2021

L'Anomalie, roman d'Hervé Le Tellier

 Prix Goncourt 2021.
 
J'y ai enfin eu accès à la médiathèque et je viens de le finir.
Mon avis est  partagé. L'ouvrage est brillantissime, d'une construction complexe, très riche culturellement, presque encyclopédique. On a des galeries de personnages nombreux et bien décrits, avec leurs vies, leurs amours qui se font et se défont, leurs enfants. Rien ne manque, pas même les réflexions philosophiques et les références à l'actualité, ponctuées de "punchlines".
La documentation dans tous les domaines est énorme. Bon, j'ai relevé deux petites erreurs : des albatros en Normandie et la confusion entre Bouddhisme et Hindouïsme). 
Alors pourquoi n'ai-je pas accroché plus que ça ?
Peut-être parce que le travail monumental est trop visible. Cela force l'admiration mais c'est l'exercice de style d'un mathématicien qu'on voit avant tout (l'auteur est Oulipien, dans la veine de Raymond Queneau). Or, la suprême élégance est que le travail soit invisible dans le résultat final.
En conclusion, je l'ai lu avec plaisir même si j'ai parfois dû m'accrocher pour me souvenir des nombreux personnages, (faut avoir les neurones au top !), mais je n'en garderai pas une impression mémorable.

mardi 30 avril 2019

"Une femme en contre-jour" de Gaëlle Josse

Tout amateur de photographie ne peut qu'être passionné et intrigué par Vivian Maier, bonne d'enfants américaine d'origine française, dont l’œuvre photographique immense a été découverte par hasard après sa mort dans une vente aux enchères. Découverte qui va changer la vie de John Maloof, agent immobilier qui va se consacrer désormais entièrement à l'oeuvre de Vivian Maier (1926-2009). Il est le co-auteur d'un documentaire en 2013 : Finding Vivian Maier, traduit par : A la recherche de Vivian Maier.
Gaëlle Josse a reconstitué et imaginé sa vie à partir d'une abondante recherche documentaire dans Une femme en contre-jour, Notabilia 2019. J'ai dévoré le livre qui nous place derrière l'objectif de Vivian Maier, retraçant son itinéraire chaotique, de la maltraitance à la résilience, pour se terminer dans l'anonymat et la misère. Une grande artiste dont on commence à peine à découvrir l’œuvre photographique immense et si singulière.

Citation p. 152 :
Vivian Maier. Une silhouette anonyme, une invisible dans la rumeur d'océan de la ville.Un visage parmi d'autres. Elle marche. S'arrête.Cadrage. Intuitif, parfait. Déclenchement. L'autre, dans sa vie, lui fait face. Reconnaissance. Ni pathos ni pitié. Ni bons sentiments ni voyeurisme. Rien qu'une urgence créatrice, cette formidable tension qui rend vivant. Ce quelque chose d'entrevu et saisi. Le regard droit sur le réel, et qui soudain s'arrête. A nous de prolonger l'histoire avec ce qui n'entre pas dans le cadre. Champ et hors-champ.

 



samedi 16 février 2019

Le magasin de photo extraordinaire dans "Ecoute" de Boris Razon

Parmi les nouveautés de ma médiathèque préférée, j'ai découvert un OLNI, Objet Littéraire Non Identifié : Écoute de Boris Razon.
C'est construit comme un polar sans en être un, c'est très fouillé sur le plan littéraire, c'est moderne et classique avec un tricotage d'histoires parallèles. On est attentif aux dates, aux analepses, en se disant que ces histoires finiront par se tisser entre elles.
Voici ce qu'en dit l'éditeur :
« – T’es où
– T ou
– Tu fais quoi ? »

Vincent Lemasson est là, à l’intérieur d’une camionnette banalisée. Pour parer à la menace terroriste, l’officier de police surveille l’avenue des Gobelins dans cet univers confiné. Il intercepte tous les messages échangés dans son périmètre. Submergé par une vague d’emojis, de photos érotiques, de textes qu’il ne comprend pas, il se sent seul, dérouté.
En face, devant la boutique d’appareils photo anciens, un homme attire son attention ; un homme sans connexion, qui n’émet rien. Le suspect entre dans le magasin. Il en sort, lesté d’un lourd boîtier. Vincent ne peut plus le quitter des yeux.
 
Ce lieu et ce magasin de photographie ne m'étaient pas inconnus, ayant séjourné en 2015 dans un hôtel à proximité. J'ai été troublée par cette coïncidence avec un livre déjà  troublant. Je me souvenais avoir photographié ce magasin extraordinaire et par chance, j'ai retrouvé la photo :
 
 
J'ignore s'il existe encore, j'imagine que non.
Je ne vais pas résumer tout le livre, d'autres l'ont déjà très bien fait, par exemple ici : 
 
 Les thèmes entrecroisés autour du fil de Pessoa tressent des portraits changeants et évanescents, des disparitions et changement d'apparence ou de sexe pour renaître. Le tout sur le fond des attentats récents.  Un livre vertigineux et passionnant.
 

mercredi 7 janvier 2015

Je suis Charlie : Voltaire l'avait prédit


Ce texte de Voltaire est cruellement d'actualité aujourd'hui, certaines phrases pourraient en avoir été écrites à l'instant.

*

Article « Fanatisme », Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, 1764

« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances; il pourra bientôt tuer pour l'amour de Dieu.
Barthélemy Diaz fut un fanatique profès. Il avait à Nuremberg un frère, Jean Diaz, qui n'était encore qu'enthousiaste luthérien, vivement convaincu que le pape est l'antechrist, ayant le signe de la bête. Barthélemy, encore plus vivement persuadé que le pape est Dieu en terre, part de Rome pour aller convertir ou tuer son frère: il l'assassine; voilà du parfait: et nous avons ailleurs rendu justice à ce Diaz.
Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume prince d'Orange, du roi Henri III, du roi Henri IV, et de tant d'autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz.
Le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n'allaient point à la messe. Guyon, Patouillet, Chaudon, Nonotte, l'ex-jésuite Paulian, ne sont que des fanatiques du coin de la rue, des misérables à qui on ne prend pas garde: mais un jour de Saint-Barthélemy ils feraient de grandes choses.
Il y a des fanatiques de sang-froid: ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n'ont d'autre crime que de ne pas penser comme eux; et ces juges-là sont d'autant plus coupables, d'autant plus dignes de l'exécration du genre humain, que, n'étant pas dans un accès de fureur comme les Clément, les Chastel, les Ravaillac, les Damiens, il semble qu'ils pourraient écouter la raison.
Il n'est d'autre remède à cette maladie épidémique que l'esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les moeurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car dés que ce mal fait des progrès, il faut fuir et attendre que l'air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent, pas contre la peste des âmes; la religion, loin d'être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l'esprit l'exemple d'Aod qui assassine le roi Églon; de Judith qui coupe la tête d'Holopherne en couchant avec lui; de Samuel qui hache en morceaux le roi Agag; du prêtre Joad qui assassine sa reine à la porte aux chevaux, etc., etc., etc. Ils ne voient pas que ces exemples, qui sont respectables dans l'antiquité, sont abominables dans le temps présent: ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne.
Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage: c'est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l'esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu'ils doivent entendre.
Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant?
Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J'ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s'échauffaient par degrés parmi eux: leurs yeux s'enflammaient, tout leur corps tremblait, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits.
Oui, je les ai vus ces convulsionnaires, je les ai vus tendre leurs membres et écumer. Ils criaient: « Il faut du sang ». Ils sont parvenus à faire assassiner leur roi par un laquais, et ils ont fini par ne crier que contre les philosophes.
Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme, c'est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède; car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c'est à la folie des hommes qu'il faut s'en prendre. »


mardi 11 novembre 2014

Le goût de l'Islande

Jeudi 21 août, nous quittons le charmant cottage de Siglufjördur sous un beau soleil. Il fait 7 ° mais l'absence de vent ne donne pas l'impression de froid. 
Nous prenons la route côtière 76 vers Hafsos, notre prochaine et bientôt dernière étape étant l'hôtel Finna d'Holmavik.

Ce pays est un poème permanent : reflets dans l'eau des fjords des montagnes, des falaises, des quelques nuages qui animent le bleu profond du ciel.

Vers midi, nous prenons la piste que fait le tour de la presqu'île de Hrammstangi sur la péninsule de Vatness. Cet endroit est célèbre pour les phoques que l'on peut observer à la jumelle

 
ainsi que le rocher-troll- dinosaure (voir l'article sur les trolls en tous genres) au cap de Hvitserkur.

 
 Puis nous reprenons la route vers Holmavik.
J'ai observé quelque chose de curieux en Islande : dès qu'on a un monticule quelconque, des cailloux ont été mis au sommet, si bien que partout les mamelons rocheux figurent des seins. Pays matriciel.



Evidemment, cela m'évoque les collines de Fairlie en Ecosse dont parle Kenneth White et qui pour lui sont à l'origine de la géopoétique. 
J'avais écrit un petit poème fantaisiste à propos de Coonor dans les montagnes Nilgiri en Inde du sud, on peut aussi l'appliquer ici :


Montagnes et mamelons

D’un bout à l’autre de la planète
dès qu’une montagne est arrondie
les hommes ne peuvent s’empêcher
d’y voir le souvenir d’un sein
l’image d’un mamelon
en Europe, en Afrique, en Ecosse
où le poète adolescent
Kenneth White suçait la poésie
aux mamelons de Fairlie
et même dans l’Inde pudique
où depuis Coonor dans les Nilgiri
ces deux montagnes au loin
ont pour nom
Lady sleeping.

 

Arrêt à la station-service de Blondus et à sa cafétéria. Nous entendons parler français, ce sont des Suisses. La mère, son fils et sa belle-fille. La mère travaille dans la finance.Vous êtes français ? Et la voilà partie sur une diatribe contre le système français, les 35 heures, la retraite, etc. Nous restons cois puis : "Bon, on y va...".  Est-ce typiquement suisse ? Nous, on n'a rien dit sur les Suisses... 
 
Arrivée au Finna Hôtel d'Holmavik en soirée, c'est le même concept que les maisons d'hôte en un peu plus cher : salles de bains et cuisine communes.

mercredi 23 avril 2014

Littérature d'Islande



En préparation de la découverte de l’Islande, je lis tout ce qui me tombe sous la main à la médiathèque, mon œil étant attiré par les noms d’auteurs se terminant par « son » (fils de) ou « dottir » (fille de) puisque les Islandais n’ont pas de noms de famille et se définissent ainsi à l’état-civil.

Le plus connu est l’auteur de polars noirs Arnaldur Indridason dont nous pouvons suivre les personnages d’un livre à l’autre.
Son policier dépressif Erlendur, dont la fille se drogue, n’a rien à envier à Wallendur, le policier du suédois Henning Mankell. Indridason nous promène dans les paysages glacés et glaçants de Reyjavik et des montagnes environnantes où on disparaît sans laisser de traces lors des tempêtes subites.
Comme dans tout polar, chaque livre traite d’un sujet de société, par exemple La Cité des jarres évoque le centre de collecte des données génétiques de la population qui a beaucoup ému les Islandais.
J’ai relevé une phrase d’Indridason qui pour moi résume l’ambiance du pays selon l’auteur et son humour teinté d’autodérision. C’est dans La muraille de lave, livre qui met en scène les spéculateurs effrénés ayant provoqué la faillite du pays. Le policier Sigurdur Oli et son ex-femme sont au restaurant italien :
« Ils se turent un long moment. Le vin italien venu de Toscane avait un goût aussi doux que fruité sur leurs papilles. La musique qui tombait du plafond était italienne, tout comme le plat qu’ils attendaient qu’on leur serve. Seul le silence était islandais. »


Le silence, la rudesse des grandes plaines peuplées de moutons, nous y sommes plongés dans Lettre à Helga, de Bergsveinn Birgisson, édité chez Zulma.
Un vieil homme, éleveur de moutons, depuis la maison de retraite, écrit à Helga, l’amour de sa vie qu’il a sacrifié à sa femme devenue stérile, au poids de la morale, à l’amour de la campagne islandaise puisqu’il renonce à suivre à la ville Helga et l’enfant qu’ils ont eue par un soir de folie unique. Un livre fort et rugueux, émouvant, le point de vue d’un homme écrit par un homme, où la force du désir est exprimée avec force et simplicité.

Toujours chez Zulma, Rosa Candida, d’Audur Ava Olafsdottir.
L’élément déclencheur du voyage du jeune héros « sur le continent » est la mort de sa mère dans un accident « dans un champ de lave ». Et sa mère, dans le froid glacial de l’hiver, avait réussi à construire une serre où poussaient des rosiers, dont la « rosa candida », variété très rare. Indépendamment du récit de ses aventures (on devine qu’il traverse la France même si aucun lieu n’est cité et que l’on reste dans une sorte de conte, puis arrive dans un monastère que j’imagine dans les montagnes pyrénéennes), c’est la relation géographique au pays qui m’intéresse, la lave, la neige et le miracle des roses. Chez Arnaldur Indridason, les groseilliers sont le leitmotiv de La femme en vert. La vie, entre glace et feu malgré l’interminable hiver.

 Avec Karitas, sans titre de Kristin Marja Baldursdottir, publié chez Gaïa, je me suis plongée dans le pays au point d’avoir eu parfois l’illusion d’y être déjà allée.
Ici, c’est le point de vue des femmes, écrit par une femme. On voyage autour de l’Islande depuis les fjords de l’Ouest en 1900 avec la mère, veuve avec six enfants, jusqu’à l’Öræfi au sud du glacier Vatanjökull en 1939 avec sa fille Karitas devenue femme de marin abandonnée à la campagne et artiste peintre. Karitas a étudié la peinture à l’école royale des beaux-arts de Copenhague grâce à une riche mécène qui s’ennuie.
Entre chaque chapitre est inséré un tableau présenté par son étiquette, d’où le titre du roman : il s’agit du premier tableau qui ouvre le livre : « Karitas. Sans titre, 1915. Dessin au crayon ». On connaît le dur salage du poisson qui brûle les mains, la vie en autarcie de ces femmes solidaires, les travaux des champs, les maisons de tourbe, la fabrication des vêtements pour toute la famille et pour gagner un peu d’argent, les rencontres avec les Elfes dans la noirceur de l’hiver (en Islande, on n’a pas hésité à détourner une route pour ne pas déranger les elfes dans leur habitation, vous imaginez ça chez nous ?) Que les hommes soient présents ou non (beaucoup de ces femmes sont seules), elles triment pour élever leurs enfants et se serrent les coudes. Le droit de vote des femmes y est évoqué avec enthousiasme, elles osent affirmer leur indépendance. Un livre puissant, prenant, inspiré de la vie réelle, bien plus qu’un roman. 



Ce qui me frappe et m’attire chez ces auteurs d’Islande, c’est une originalité, l’omniprésence des éléments, de la nuit, du vent, de la montagne, de la mer, de la glace, du feu, une force, une autre voix, poétique.